lundi 5 novembre 2012

"Tigre, tigre !", un témoignage dérangeant à lire


Margaux Fragoso, aujourd'hui âgée d'une trentaine d'années, nous livre son témoignage sur la relation tumultueuse et interdite qu'elle a eue 15 ans durant avec un homme de 44 ans son aîné.
Dit ainsi, cela pourrait presque paraître banal de nos jours mais si on ajoute que leur rencontre s'est passée alors qu'elle avait 7 ans et lui 51 ans, on voit tout de suite la nature du problème...

Un livre dont la chronique m'a donné du fil à retordre tant il est complexe et qu'il y aurait de choses à en dire.
Par quel bout l'attaquer, comment arriver à être synthétique avec cette histoire brûlante et même, comment parler objectivement de cette relation malsaine, physiquement et mentalement et aussi, comment en parler sans choquer ceux qui n'auront pas lu le livre ?
Vous me pardonnerez d'avance si je n'aborde pas tous les points du récit.

Un homme pervers qui a réussi à rendre amoureux de lui une gamine de 8 ans.
D'emblée, ça fait froid dans le dos.

Margaux n'a pas eu une petite enfance de tout repos, entre un père maniaque, colérique, voire violent, de plus en plus porté sur la bouteille et une mère maniaco-dépressive, régulièrement internée.
Un jour de 1985, alors qu'elle est la piscine municipale de Union City, la ville du New-Jersey où elle réside, elle croise le regard de Peter Curran, un quinquagénaire plutôt séduisant, en train de jouer avec ses deux "beaux-fils".
L'enfant est tout de suite attirée par cet homme et ils se mettent à jouer ensemble.
Ce dernier lie connaissance avec la mère de Margaux, les invite à passer chez lui, et c'est ainsi que commence cette relation.

La jeune Margaux est fascinée par la maison de Peter, lieu merveilleux rempli d'animaux. Et Peter lui-même a su trouver la faille en elle dès le départ, lui accorder une attention de tout instant, la mettre sur un piédestal.
Quelle petite fille n'a jamais rêvé d'être une princesse pour qui tout est possible, rien n'est interdit ?
Avec lui, et chez lui, c'est la liberté, l'évasion. 
La relation de confiance s'installe de suite entre la petite fille et l'homme. Il est son ami, son compagnon de jeux, et prend même la place du père. Pas bien compliqué de paraître plus aimant...
Auprès de lui, elle trouve du réconfort, une certaine stabilité et une vie qui l'émerveille.
Peter semble avoir gardé une âme d'enfant. Il joue avec elle, la pousse à inventer des histoires, dont celle du Tigre danger (d'où le titre du livre, je suppose), un tigre ailé qui passe son temps à sauver les gens.

Aller chez Peter deux après-midi par semaine devient peu à peu une drogue.
En totale confiance, la petite ne s'offusque pas, ne prend pas peur quand les premiers baisers arrivent. Elle aime Peter comme un enfant peut aimer un parent et s'embrasser, d'une manière ou d'une autre est le symbole de cet amour.
Après les baisers vont venir les premières caresses, les attouchements.
Ça l'embête un peu parfois, mais que ne ferait pas cette gamine pour faire plaisir à cet homme qui est lui-même source de tant de bonheurs pour elle ?
L'homme l'endoctrine dès le départ en lui expliquant qu'il va falloir se cacher parce que ces gestes sont susceptibles de choquer les autres adultes, qui ne comprennent rien à l'amour pur qui les unit, et peu importe les années qui les séparent. C'est eux seuls contre le monde entier
Et c'est ainsi que la manipulation mentale commence à tracer son chemin...
Par la suite, leurs relations sexuelles seront uniquement faites "de pipes et de branlettes" (ce sont ses mots) pendant des années, agrémentées par le visionnage de cassettes pornos, la lecture de romans sentimentaux mettant en scène des hommes d'âge murs avec des nymphettes (Lolita de Nabokov) et la création constante de L'Histoire, un scénario directement sorti l'imagination de Margaux, mettant en scène des personnages plus ou moins fictifs.

Margaux Fragoso relate toute son histoire de façon très objective.
Elle ne juge pas et dit sa vérité, sa version des faits.
C'est d'une histoire d'amour qu'elle nous parle. Une histoire d'amour entre une enfant, puis une adolescente, et un homme âgé pédophile (c'est du moins comme cela que je l'ai ressenti mais j'ai conscience que tout le monde ne fera pas la même analyse).
Si les abus sexuels que Peter a perpétré sur Margaux sont incontestables quand celle-ci avait 7 ans, ils deviennent  plus tendancieux quand elle grandit.
Elle recherche la présence de l'homme, est jalouse, dès toute jeune, quand il prête attention à une autre petite fille (l'homme accueillait régulièrement des enfants en placement).
Petit à petit, c'est une sorte relation de couple qui se met en place.
Compréhensible de la part d'une jeune enfant, en adoration devant un adulte qui semble détenir toutes les clés de son bonheur, surprenant et dérangeant de la part d'un homme plus que mûr, qui est manifestement en réelle adoration devant cette fille qu'il dit être l'amour de sa vie, l'unique, la seule. Il lui voue d'ailleurs un véritable culte en conservant religieusement ses photos. Sans compter les innombrables et longues lettres d'amour qu'il lui a écrites. (Beurk, oui, j'ai fait beurk de toute mon âme).

On peut supposer que ceci fait partie du stratagème du prédateur sexuel pour arriver à ses fins, que cela participe de la manipulation mentale mais l'auteure se garde bien de ne jamais nous donner son analyse de la situation.
On apprendra plus loin dans le récit que l'homme a abusé sexuellement de ses filles qu'il a eu de son second mariage (et avec qui il n'a plus aucun contact) mais on ne saura jamais s'il a fait subir des violences à d'autres enfants, notamment celles qu'il avait en placement.
Il jurera à Margaux, en toute sincérité, que non, puisqu'il l'avait elle, son grand amour. Alors pourquoi aller voir ailleurs ? On ne saura jamais où est la vérité.

L'homme qu'elle nous décrit est tout sauf un monstre.
Tout dépend de ce qu'on met derrière ce mot mais c'est bien l'idée que l'auteure veut nous faire passer.
Peter est même pris de remords quand il se rend compte qu'il lui a volé son enfance, en la traitant comme une petite épouse dès son plus jeune âge. Du jour au lendemain, il lui impose donc une relation privée de tout contact à caractère sexuel. Il veut l'aimer désormais comme un père et elle le reçoit très mal. Elle pense être rejetée car elle est trop vieille, à 14 ans (l'homme est en adoration devant des photos d'elle à 7 ou 8 ans).
Une nouvelle source de conflits et de disputes entre eux.


Quelle est la part romancée dans cette autobiographie ?
C'est la question légitime que l'on peut se poser.
L'auteure se souvenait-elle vraiment bien de toutes les sensations qu'elle a pu éprouver entre 7 ans et 9 ans, au côté de cet homme ? De tout ce qui s'est passé dans la cave de Peter ? N'a-t-elle pas recomposé certains  épisodes ?
Quoi qu'il en soit, son récit est sincère et sans tabous. Au point que certains passages relatant les actes sexuels entre l'homme et l'enfant au début de leur relation sont assez éprouvants à lire. On est parfois à la limite du haut-le-corps. C'est cash et cru, mais pas vulgaire. Ça devient plus supportable quand Margaux grandit et que les relations intimes ont tout l'air d'être consenties.

Peter ne l'a jamais forcée à quoi que ce soit. On dira plutôt qu'il l'a subtilement amenée à avoir envie, besoin serait le terme plus approprié, de ces moments intimes, besoin de regarder les cassettes dans lesquelles elle retrouvait ces filles qu'elle considérait comme des copines, besoin de lire les histoires comme celle de Lolita, preuve que d'autres ont vécu "la même chose que nous".
Et ce point-là est extrêmement dérangeant.
Quand elle tenait le rôle d'amante, Margaux revêtait le rôle et le costume d'un personnage imaginaire, Nina, son alter ego "dévergondée", qui lui permettait ainsi d'oser sans retenue et de dire les mots qui mèneraient l'homme à la jouissance.
Et le propre plaisir de Margaux ? C'est une question qui nous vient légitimement à l'esprit.
Bizarrement, l'auteure est discrète sur ce sujet-là alors qu'elle ne nous cache rien de son sordide quotidien. Elle ne dit à aucun moment si il lui arrivait d'avoir du plaisir lors de leurs jeux sexuels. Tout au moins, évoque-t-elle (et regrette-t-elle ?) le certain dégoût de l'homme pour les parties intimes féminines, suite à une agression traumatisante quand il était petit, et donc, son incapacité à développer une relation satisfaisante pour sa partenaire.
Elle a aimé cet homme, plus précisément l'emblème de stabilité qu'il pouvait représenter dans sa vie depuis plusieurs années, et n'aurait donc pas pu supporter l'idée de le dénoncer et qu'il aille en prison pour ses actes criminels.
Elle ne supportait même pas d'être séparée de lui, notamment quand il passait le dimanche avec sa compagne officielle, Inès. Déboussolée de ne plus être le centre de son attention.

Toute la jeunesse de Margaux a été fortement perturbée. Elle avait du mal à nouer des relations amicales, a plutôt mal vécu sa scolarité et avait un comportement qualifié d'asocial. À l'âge où ses copines flirtaient avec des garçons de leur âge, elle-même était prisonnière, plus ou moins consentante, d'un homme qui représentait tout pour elle.
Ce qui ne l'empêchait pas pour autant d'avoir le béguin pour Ricky, l'un des deux beau-fils de Peter.
L'histoire, très complexe, était effectivement assez extraordinaire pour être publiée.

Vous l'avez compris, nous avons ici une sorte de radiographie d'un pédophile, une démonstration de son modus operandi, des mécanismes de perversion qui ont été mis en place, et en ce sens, le témoignage de l'auteur est très fort et important.

Quant à l'autobiographie même, je dis chapeau à l'auteure d'avoir osé livrer à tout le monde une vérité aussi difficile à porter.
En effet, les histoires de victimes d'abus sexuels ne manquent pas, hélas, mais celles des victimes consentantes doivent être bien plus rares.
La relation intime entre Margaux et Peter a pris fin d'elle-même, celle-ci grandissant, se dirigeant vers d'autres cieux universitaires et celui-ci vieillissant physiquement, plutôt mal.
Il se suicidera à l'âge de 66 ans. Margaux en avait 22.
L'été d'après, elle a commencé à écrire leur histoire, "dans l'espoir de trouver du sens à ce qui s'est passé" écrit-elle dans le prologue.
Il ne fait aucun doute que la rédaction de ce livre a fait partie de son processus de guérison.

Pour ce qui est du style, je dois dire que c'est assez bien écrit. Margaux Fragoso a fait des études littéraires, est devenue enseignante dans le privé, et avait manifestement des prédispositions pour l'écriture.
Espérons que maintenant qu'elle s'est débarrassée de son fardeau, elle pourra s'épanouir dans une fiction plus légère.
C'est à la "sulfureuse" Marie Darrieussecq que Flammarion a proposé d'assurer la traduction. Elle en parle ici.

Mon ressenti ?
Après avoir dépassé le certain dégoût instinctif lié au thème même du livre (je reconnais que quand j'ai choisi le livre, je n'avais pas clairement conscience qu'il traitait de la pédophilie, le résumé de l'éditeur se gardant bien de mentionner le mot), j'ai lu cette histoire attentivement, curieuse de savoir comment Margaux allait arriver à se détacher de cet homme, cherchant comme elle à comprendre tout ce qui s'était passé, et comme cela avait bien pu se passer pendant toutes ces années, quasiment sous les yeux de la famille sans que personne ne réagisse. 
C'est rythmé et sans temps mort.
La qualité de l'écriture et de la traduction a joué positivement dans mon appréciation générale.
Sans cela, l'histoire aurait certainement été imbuvable.
Je ne peux pas dire que j'ai été bouleversée par ce récit et cela tient essentiellement au côté un peu clinique de la narration. Avec plus de sentiments, j'aurais été vraiment embarquée.

J'ai lu ce livre dans le cadre de l'opération "Les matchs de la rentrée littéraire 2012" sur Priceminister.
Il convient donc que je le note. 
Pour toutes les raisons invoquées plus haut, et sachant que pour moi, rien n'égale les œuvres fictives que je considère comme des pures créations, je décerne à "Tigre, tigre !" la note loin d'être maximale mais honorable de 14/20.

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